L'organisation transnationale des Frères Musulmans est classée comme organisation terroriste par le Royaume de Bahreïn depuis juillet 2017. Cependant, la branche locale, Al-Menbar al-Watani, n'est pas formellement interdite ni dissoute, mais elle est politiquement marginalisée et a été contrainte de rompre ses liens avec le mouvement international. Elle opère sous une pression intense, ce qui l'a conduite à ne pas participer aux élections législatives de 2022.
La relation entre le régime d'Al Khalifa à Bahreïn et le mouvement des Frères Musulmans (FM) est historiquement complexe, oscillant entre tolérance et répression, et fortement influencée par la dynamique interne chiite-sunnite. Le mouvement s'est implanté à Bahreïn dès 1941 avec la création d'Al-Eslah Club, qui a ensuite donné naissance à l'aile politique Al-Menbar al-Watani [1].
Pendant des décennies, le régime a adopté une approche d'intégration politique tactique. Al-Menbar, en tant que force sunnite loyaliste, a servi de contrepoids à l'opposition chiite, majoritaire dans le pays. Le mouvement a participé aux élections législatives, obtenant notamment sept sièges en 2002 et 2006 [1]. Cette tolérance s'expliquait par la convergence d'intérêts : le régime utilisait Al-Menbar pour diviser l'opposition, tandis qu'Al-Menbar cherchait une réforme islamique graduelle sans remettre en cause la monarchie [2].
Le Printemps Arabe de 2011 a marqué un tournant. Alors que l'opposition chiite descendait dans la rue, Al-Menbar a soutenu fermement le régime, adoptant une rhétorique sectaire virulente contre les manifestants, les qualifiant d'« agents de l'Iran » et de « traîtres » [1]. Cette alliance a renforcé la position du régime, mais la crise diplomatique du Golfe en 2017 a imposé un changement radical. Sous la pression de l'Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis, Bahreïn a dû s'aligner sur la politique régionale de lutte contre l'islamisme politique transnational. En juillet 2017, le ministre des Affaires étrangères a qualifié les Frères Musulmans de groupe terroriste, marquant la fin de la période de tolérance officielle [1].
La lutte de Bahreïn contre les Frères Musulmans s'inscrit dans une stratégie plus large de répression de toute opposition politique, qu'elle soit chiite, laïque ou, plus récemment, islamiste sunnite transnationale. Les mesures adoptées combinent des actions juridiques, sécuritaires et des stratégies politiques subtiles.
1. Mesures Juridiques et Législatives : La mesure la plus directe fut la classification des Frères Musulmans comme organisation terroriste en juillet 2017, alignant Bahreïn sur l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis dans le contexte de la crise du Golfe [6]. Cependant, cette désignation visait principalement le mouvement transnational et la rhétorique anti-Qatar, plutôt que la dissolution immédiate de la branche locale, Al-Menbar al-Watani.
Le régime a également utilisé des lois existantes et de nouvelles législations pour encadrer l'activité politique. En 2016, une loi a été promulguée interdisant aux chefs religieux de diriger des sociétés politiques [3]. Bien que cette mesure visait principalement à neutraliser l'opposition chiite (qui a vu la dissolution d'Al-Wefaq en 2016 et du mouvement laïque National Democratic Action Society en 2017), elle a créé un précédent pour la restriction de l'islamisme politique en général [2].
La pression politique a contraint Al-Menbar à une auto-régulation forcée. En 2018, le groupe a modifié sa charte pour affirmer son indépendance et rompre ses liens avec le mouvement international des Frères Musulmans, une condition sine qua non pour éviter la dissolution [2].
2. Actions Sécuritaires et Répression : La répression sécuritaire à Bahreïn est principalement dirigée contre l'opposition chiite, mais elle crée un climat de peur qui affecte tous les acteurs politiques. Après la désignation de 2017, le ministre des Affaires étrangères a menacé de poursuites pour terrorisme tout sympathisant des FM, instaurant une surveillance accrue et un risque juridique pour les membres d'Al-Menbar [1].
La stratégie sécuritaire du régime est largement justifiée par la lutte contre le terrorisme et l'influence iranienne, ce qui permet de cibler l'opposition chiite tout en maintenant une pression indirecte sur les groupes sunnites qui pourraient être tentés par une ligne plus critique [3].
3. Stratégies Politiques et Diplomatiques : La stratégie la plus efficace de Bahreïn est l'instrumentalisation du sectarisme. Le régime sunnite a longtemps toléré Al-Menbar pour l'utiliser comme un rempart sunnite contre l'opposition chiite [2]. Cette stratégie a permis de canaliser l'islamisme sunnite vers un soutien loyaliste, tout en marginalisant l'opposition chiite en la présentant comme une « cinquième colonne » de l'Iran [3].
Sur le plan diplomatique, Bahreïn s'est aligné sur l'axe Arabie Saoudite/EAU, faisant de la lutte contre l'islamisme politique transnational une priorité régionale. Cet alignement a été renforcé par la normalisation des relations avec Israël en 2020 et par l'accord de sécurité stratégique avec les États-Unis en 2023, tous deux présentés comme des mesures pour contrer la menace iranienne, qui est souvent amalgamée à la menace islamiste [3]. L'effet cumulé de ces pressions régionales et domestiques a conduit à la marginalisation politique d'Al-Menbar, qui a choisi de se retirer des élections de 2022 plutôt que de faire face à une défaite humiliante ou à une dissolution [4].
La stratégie de Bahreïn contre les Frères Musulmans, bien que tardive par rapport à ses alliés régionaux, s'est avérée très efficace pour neutraliser l'islamisme politique sunnite sans provoquer de conflit ouvert avec sa base communautaire. L'efficacité de cette approche repose sur une politique de marginalisation sélective [2].
Le résultat le plus observable est la neutralisation politique d'Al-Menbar al-Watani. Après avoir été une force parlementaire significative, le groupe a été réduit à l'insignifiance politique, ne remportant aucun siège en 2018 et choisissant de ne pas participer aux élections de 2022 [4] [5]. La pression du régime a forcé Al-Menbar à amender sa charte en 2018 pour rompre officiellement tout lien avec le mouvement international des FM, assurant ainsi que l'islamisme sunnite qui subsiste est strictement loyaliste et déconnecté des réseaux transnationaux [2].
L'efficacité de la stratégie est également mesurée par sa capacité à consolider le pouvoir de la monarchie. En instrumentalisant la menace chiite/iranienne, le régime a pu justifier la répression de l'opposition (chiite et laïque) tout en maintenant une façade de tolérance pour un islamisme sunnite domestiqué. La dissolution des principaux mouvements d'opposition (Al-Wefaq) a éliminé la menace la plus sérieuse au pouvoir, tandis que la marginalisation d'Al-Menbar a permis d'éviter une rupture avec la base sunnite, contrairement à la répression totale observée dans d'autres pays [2]. Le régime a ainsi réussi à maintenir le statu quo politique, où la sphère islamiste sunnite est présente mais politiquement inoffensive [3].
La période 2020-2025 est caractérisée par la consolidation de la marginalisation politique d'Al-Menbar et l'alignement continu de Bahreïn sur la politique régionale anti-FM, tout en naviguant dans des eaux diplomatiques complexes.
- Septembre 2020 : Bahreïn normalise ses relations avec Israël via les Accords d'Abraham. Le ministre de l'Intérieur justifie cette décision comme un moyen de renforcer la sécurité intérieure face à la menace iranienne, une rhétorique qui englobe indirectement la lutte contre l'islamisme politique [3].
- Novembre 2020 : Décès du Premier Ministre de longue date, Sheikh Khalifa bin Salman al-Khalifa. Son neveu, le Prince héritier Sheikh Salman bin Hamad bin Isa al-Khalifa, lui succède, suscitant des espoirs de modération, bien que la politique de répression de l'opposition reste inchangée [3].
- Novembre 2022 : Élections législatives. La branche politique des FM, Al-Minbar al-Watani, choisit de ne pas présenter de candidats, confirmant sa neutralisation et sa marginalisation politique après n'avoir remporté aucun siège en 2018 [4] [5].
- Novembre 2022 : Un remaniement ministériel majeur a lieu, augmentant le nombre de ministres chiites, un geste perçu comme une tentative d'apaisement sans affecter le contrôle du pouvoir par la famille royale [3].
- Septembre 2023 : Bahreïn signe un accord stratégique de sécurité et économique avec les États-Unis, renforçant la coopération en matière de renseignement pour "aider à dissuader les menaces de l'Iran" [3].
- Juin 2024 : Des pourparlers bilatéraux sont engagés entre Bahreïn et l'Iran pour restaurer les relations diplomatiques, un développement qui pourrait potentiellement moduler la rhétorique anti-iranienne et, par extension, la stratégie domestique contre les groupes islamistes [3].
- Counter Extremism Project (CEP). Muslim Brotherhood in Bahrain. [URL non fournie, source consultée pour les faits historiques et le statut de 2017].
- Freer, Courtney. The Symbiosis of Sectarianism, Authoritarianism, and Rentierism in the Saudi State. Studies in Ethnicity and Nationalism, vol. 19, no.1 (2019): 105.
- ISPI Online. Cracking Down on Opponents: How Sectarianism Serves Status Quo in Bahrain. July 8, 2024. https://www.ispionline.it/en/publication/cracking-down-on-opponents-how-sectarianism-serves-status-quo-in-bahrain-179411
- Al Jazeera. Bahrain votes in parliamentary elections. November 12, 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/11/12/polls-open-in-bahrain-parliamentary-elections
- BNA (Bahrain News Agency). Winners of the 2022 parliamentary elections announced. November 20, 2022. https://www.bna.bh/en/Winnersofthe2022parliamentaryelectionsannounced.aspx?cms=q8FmFJgiscL2fwIzON1%2BDsIPmKqrrrY%2FpMgsoEqKvcw%3D
- Le Parisien. Ces pays qui ont déjà interdit les Frères musulmans. May 22, 2025. [URL non fournie, source consultée pour la confirmation de l'interdiction].