Interdite. Le mouvement originel des Frères Musulmans (affilié à la branche mère égyptienne) a été dissous par la Cour de Cassation en juillet 2020, et ses activités ont été formellement interdites par le gouvernement en avril 2025. Une faction dissidente, l'Association de la confrérie des Frères musulmans, a été reconnue par le gouvernement en 2015, mais son statut après l'interdiction de 2025 reste ambigu. Le Front d'Action Islamique (FAI), la vitrine politique, est également sous pression.
La relation entre la monarchie hachémite et les Frères Musulmans (FM) a été historiquement une alliance de convenance, caractérisée par une tolérance mutuelle. Fondée en 1945, la branche jordanienne des FM a longtemps été tolérée et a même soutenu la couronne contre des menaces internes (tentative de coup d'État en 1957) et externes (conflit avec l'OLP en 1970). Le mouvement a opéré principalement comme une association caritative et éducative (création de Jam‘iyyat al-Markaz al-Islāmī en 1963), se concentrant sur les services sociaux et l'éducation.
La libéralisation politique de 1989 a marqué un tournant, permettant aux FM de remporter 22 sièges au Parlement. En 1992, le Front d'Action Islamique (FAI) est créé comme vitrine politique. Cependant, les relations se sont progressivement tendues. Le mouvement a boycotté plusieurs élections (1997, 2010, 2013) et a été à l'initiative de protestations contre le Gouvernement en 2011, dans le sillage des Printemps arabes.
La rupture s'est accélérée à partir de 2015 lorsque le Roi Abdallah II a dénoncé la violence du mouvement. Cette période a vu la scission du mouvement, le gouvernement reconnaissant une faction dissidente, l'« Association de la confrérie des Frères musulmans », dans une tentative d'affaiblir le groupe originel. Le point culminant de cette détérioration a été la dissolution du groupe originel par la Cour de Cassation en juillet 2020, suivie de l'interdiction formelle de toutes leurs activités en avril 2025, marquant la fin de la tolérance historique et le passage à une politique de confrontation directe.
La lutte contre les Frères Musulmans en Jordanie s'est intensifiée par une stratégie d'« autoritarisme adaptatif » visant à démanteler progressivement l'influence du mouvement. Les mesures principales se déclinent en plusieurs axes :
1. Mesures Juridiques et Législatives :
- Dissolution par la Cour de Cassation (Juillet 2020) : La Cour a statué que le groupe originel des Frères Musulmans n'avait pas réussi à régulariser son statut légal conformément à la loi jordanienne sur les associations, entraînant sa dissolution et le transfert de ses actifs à une faction dissidente reconnue par l'État en 2015.
- Interdiction Formelle (Avril 2025) : Le Ministre de l'Intérieur a déclaré le mouvement illégal et a interdit toutes ses activités, y compris la publication de tout matériel lié à la confrérie. Cette interdiction a été justifiée par des accusations de menées subversives et de déstabilisation du pays.
- Confiscation d'Actifs : Suite à l'interdiction de 2025, les autorités ont procédé à la fermeture et à la confiscation des bureaux et des biens de la confrérie sur l'ensemble du territoire.
2. Actions Sécuritaires et Répression :
- Arrestations et Accusations de Terrorisme : En avril 2025, 16 membres présumés ont été arrêtés pour un complot présumé impliquant la fabrication et le stockage de roquettes et de drones, visant des cibles sensibles. Bien que les FM aient nié toute implication organisationnelle, ces arrestations ont servi de catalyseur à l'interdiction formelle.
- Surveillance et Pression : Le régime a intensifié la surveillance et la répression des voix dissidentes au sein du mouvement, utilisant des lois pour museler les critiques et les manifestations, notamment celles liées au soutien au Hamas, allié idéologique des FM.
3. Stratégies Politiques et Diplomatiques :
- Stratégie de Scission (2015) : Le gouvernement a activement encouragé et reconnu une faction dissidente des FM, l'« Association de la confrérie des Frères musulmans », dans le but de diviser et d'affaiblir le mouvement originel.
- Pressions Régionales : L'interdiction de 2025 s'inscrit dans une dynamique régionale plus large, Amman s'alignant sur l'Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et l'Égypte, qui considèrent les FM comme une menace existentielle, assurant ainsi un soutien financier et politique crucial pour la monarchie.
- Isolement du FAI : Bien que le Front d'Action Islamique (FAI), la branche politique, ait été initialement épargné par l'interdiction de 2025, il est soumis à une pression croissante, les autorités cherchant à couper ses liens organisationnels avec la confrérie illégale.
L'efficacité des mesures de lutte jordaniennes est sujette à débat, oscillant entre un succès apparent dans le démantèlement de la structure légale et un risque accru de radicalisation et de clandestinité. La stratégie de « containment » adoptée par le régime pendant des décennies est largement considérée comme ayant échoué, conduisant à une confrontation plus directe.
Impacts Positifs (pour le régime) :
- Démantèlement Légal et Financier : La dissolution de 2020 et l'interdiction de 2025, couplées à la confiscation des actifs, ont gravement entravé la capacité du mouvement à opérer ouvertement et à financer ses activités sociales et politiques. Le statut d'« organisation illégale » a marginalisé le mouvement sur la scène publique.
- Alignement Régional : L'interdiction a renforcé les liens de la Jordanie avec ses alliés régionaux (Arabie Saoudite, EAU, Égypte) qui considèrent les FM comme une menace existentielle, assurant ainsi un soutien financier et politique crucial pour la monarchie.
- Contrôle du Discours : La répression a permis au régime de reprendre le contrôle du discours politique, notamment en limitant la capacité des FM à mobiliser l'opinion publique sur des questions sensibles comme la Palestine.
Limites et Risques :
- Persistance de l'Influence : Malgré l'interdiction, les Frères Musulmans conservent une base de soutien populaire significative, notamment en raison de leur engagement historique dans les services sociaux et de leur position pro-palestinienne. Le FAI, bien que sous pression, reste une force politique.
- Pousser à la Clandestinité : L'interdiction totale risque de pousser les éléments les plus radicaux du mouvement dans la clandestinité, rendant leur surveillance plus difficile et augmentant le risque d'actions violentes. Certains analystes estiment que cette répression pourrait involontairement radicaliser une partie de la base.
- Fragilisation de la Démocratie : La répression des Frères Musulmans, principal groupe d'opposition, est perçue par les organisations de défense des droits comme une intensification de la persécution des opposants politiques, fragilisant l'espace démocratique jordanien.
Les développements récents (2020-2025) marquent une accélération de la politique de confrontation du régime jordanien avec les Frères Musulmans, culminant avec l'interdiction totale du mouvement :
- Juillet 2020 : La Cour de Cassation jordanienne prononce la dissolution du groupe originel des Frères Musulmans, arguant de l'incapacité du mouvement à régulariser son statut légal. Cette décision est le point de départ du démantèlement légal.
- Novembre 2020 : Le Front d'Action Islamique (FAI), la branche politique des FM, participe aux élections législatives mais perd 5 sièges, reflétant une pression politique croissante et une stratégie de boycott partiel.
- Décembre 2022 - Février 2023 : La Jordanie connaît une série de manifestations contre la vie chère, accompagnées de violences. Les FM et le FAI jouent un rôle dans ces mobilisations, augmentant la méfiance du régime.
- Juillet 2023 : Le royaume promulgue une loi sur les partis politiques qui renforce le contrôle du gouvernement sur les organisations politiques, visant indirectement le FAI.
- Septembre 2024 : Les élections législatives voient un recul des islamistes, dans un contexte de pression politique continue.
- Avril 2025 : Arrestation de 16 membres présumés des FM pour un complot de déstabilisation impliquant des roquettes et des drones. Le 23 avril 2025, le Ministre de l'Intérieur, Mazen Al-Faraya, annonce l'interdiction formelle de toutes les activités des Frères Musulmans et la confiscation de leurs biens, marquant la fin de leur présence légale dans le pays.
- Mai 2025 : Le gouvernement lance un ultimatum au FAI pour clarifier ses liens avec la confrérie désormais illégale, signalant une possible dissolution de la branche politique.
- https://orientxxi.info/jordanie-malgre-leur-interdiction-les-freres-musulmans-toujours-presen ts,8235
- https://www.observatoirepharos.com/pays/jordanie/la-branche-politique-des-freres-musulmans-en-jordanie-contexte-historique-et-enjeux-politiques/
- https://www.reuters.com/world/middle-east/jordan-outlaws-muslim-brotherhood-group-confiscates-its-assets-offices-2025-04-23/
- https://ltdn.org/la-jordanie-face-aux-freres-musulmans-analyse-dun-autoritarisme-adaptatif/
- https://mei.nus.edu.sg/publication/expert-snapshots-jordan-cracks-down-on-the-muslim-brotherhood/
- https://www.fdd.org/analysis/op_eds/2025/05/20/the-muslim-brotherhoods-last-stand-in-jordan/
- https://www.universalis.fr/chronologie/jordanie/2024/1/
- https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-progression-de-l-islamisme-en-Jordanie.html
- https://www.lopinion.fr/international/la-jordanie-interdit-les-activites-des-freres-musulmans-accuses-de-visees-destabilisatrices