Le statut juridique des Frères Musulmans (FM) en Libye est complexe et non unifié, reflétant la division du pays. Officiellement, l'organisation n'est pas classée comme terroriste par le Gouvernement d'unité nationale (GNU) basé à Tripoli, mais son aile politique, le Parti de la Justice et de la Construction (PJC), opère légalement. Cependant, une loi de 2012 interdisant les partis fondés sur la religion est théoriquement en vigueur, bien que non appliquée strictement [3]. Dans la région Est, sous le contrôle du maréchal Khalifa Haftar, les FM sont de facto considérés comme une organisation terroriste et sont la cible d'opérations militaires et sécuritaires (Opération Dignité) [4]. Le statut est donc toléré/légal dans l'Ouest (Tripoli) et interdit/combattu dans l'Est (Benghazi).
L'histoire de la relation entre la Libye et les Frères Musulmans (FM) est marquée par une répression sévère sous le régime de Mouammar Kadhafi, suivie d'une émergence politique significative après la révolution de 2011, puis d'une lutte armée et politique intense dans le contexte de la guerre civile.
Sous Kadhafi (avant 2011) : Répression et clandestinité Fondée en 1949, la branche libyenne des Frères Musulmans, connue sous le nom de Al-Jama'a al-Islamiya al-Libiya, a été l'une des principales forces d'opposition au régime de Kadhafi. L'organisation a été officiellement interdite au milieu des années 1980, et l'appartenance au mouvement était passible de la peine de mort [5]. Kadhafi a activement cherché à neutraliser l'influence des FM, allant jusqu'à inviter des cheikhs salafistes madkhalistes, apolitiques et prônant l'obéissance au dirigeant, pour contrer leur idéologie [1]. Cette période a contraint les FM à l'exil ou à la clandestinité, subissant des vagues d'arrestations et de procès.
Après 2011 : Émergence politique et polarisation La chute de Kadhafi en 2011 a permis aux FM de revenir sur la scène politique. Ils ont formé le Parti de la Justice et de la Construction (PJC), qui est rapidement devenu le groupe politique le mieux organisé du pays [3] [7]. Le PJC a réalisé une percée lors des élections de 2012, mais a été confronté à une loi adoptée par le Conseil national de transition (CNT) interdisant les partis fondés sur la religion [3]. Malgré cela, le PJC a continué d'opérer, s'imposant comme une force majeure au sein du Congrès général national (CGN) à Tripoli.
La Guerre Civile (à partir de 2014) : Cible de l'opération Dignité La montée en puissance des islamistes a provoqué une réaction des forces séculières et nationalistes. Le point de rupture a été l'opération Dignité (Al-Karama) lancée par le maréchal Khalifa Haftar en mai 2014. Cette opération visait explicitement les "islamistes", y compris les Frères Musulmans et leurs alliés, les qualifiant de "terroristes" [4]. Le conflit a créé une division politique et territoriale, avec le gouvernement de Tripoli (soutenu par la Turquie et le Qatar, traditionnellement alliés des FM) et le gouvernement de l'Est (soutenu par l'Égypte et les Émirats arabes unis, farouchement opposés aux FM) [6]. Les FM sont ainsi devenus une cible centrale de la lutte menée par Haftar et ses soutiens régionaux.
La lutte contre les Frères Musulmans en Libye ne repose pas sur une politique étatique unifiée, mais sur des stratégies divergentes et souvent violentes menées par les deux camps rivaux (Tripoli et Benghazi/Haftar), ainsi que par des acteurs régionaux.
1. Mesures Juridiques et Législatives (Complexes et Contradictoires)
- Interdiction des partis religieux (2012) : Le Conseil national de transition (CNT) a adopté une loi interdisant les partis politiques fondés sur la religion [3]. Bien que le Parti de la Justice et de la Construction (PJC), vitrine politique des FM, ait dénoncé cette loi, il a continué d'opérer en s'adaptant, exploitant le vide juridique et l'absence d'autorité centrale forte.
- Absence de classification terroriste nationale : Contrairement à l'Égypte ou aux Émirats arabes unis, aucune autorité centrale libyenne reconnue internationalement n'a officiellement classé les FM comme organisation terroriste. Cependant, le camp de l'Est (Haftar) les désigne systématiquement comme tels dans son discours politique et militaire [4].
2. Actions Sécuritaires et Répressives (Principalement dans l'Est)
- Opération Dignité (Al-Karama) : Lancée en mai 2014 par le maréchal Khalifa Haftar, cette opération militaire visait explicitement à "purger" la Libye des groupes islamistes, y compris les FM et leurs alliés. Elle a conduit à des combats intenses, notamment à Benghazi, et a eu pour effet de démanteler l'infrastructure armée des groupes islamistes dans l'Est [4].
- Rôle des Milices Madkhalistes : Les forces armées alignées sur Haftar ont intégré des milices salafistes madkhalistes (comme la Brigade Al-Tawhid et le Bataillon 604) qui sont idéologiquement hostiles aux FM. Ces milices mènent des actions de maintien de l'ordre et de répression idéologique, ciblant les individus et les institutions perçus comme proches des FM ou de l'islam politique [1].
- Arrestations et Procès (Historiques) : Sous Kadhafi, la répression était systématique, avec des arrestations et des détentions massives de membres des FM [5]. Dans la période post-2011, les actions sécuritaires sont menées par les milices et sont souvent arbitraires, sans cadre judiciaire national unifié.
3. Stratégies Politiques et Diplomatiques
- Polarisation Politique : La principale stratégie a été la polarisation, où Haftar et ses alliés ont réussi à présenter le conflit comme une lutte binaire entre "nationalistes" (eux-mêmes) et "islamistes" (les FM et leurs alliés), mobilisant ainsi un soutien régional (Égypte, EAU) et international [6].
- Soutien Régional Anti-FM : Les Émirats arabes unis et l'Égypte ont fourni un soutien militaire et financier crucial à Haftar, leur intervention étant largement motivée par leur propre lutte contre les FM [6].
- Marginalisation Politique : Le camp de l'Est a cherché à isoler le PJC des processus de paix et des gouvernements d'unité nationale, comme on l'a vu lors de la formation du GNU en 2021, où l'influence du PJC a été réduite [8].
- Offensive Diplomatique : L'offensive diplomatique récente de Benghazi vise à obtenir une reconnaissance internationale accrue, ce qui affaiblit indirectement le gouvernement de Tripoli, traditionnellement plus tolérant envers les factions islamistes [2].
L'évaluation de l'impact et de l'efficacité des mesures de lutte contre les Frères Musulmans en Libye doit être nuancée par la fragmentation du pays et la nature du conflit.
Impact et Efficacité dans l'Est (Zone Haftar) Dans l'Est, l'impact des mesures, principalement sécuritaires et militaires (Opération Dignité), a été significatif. L'objectif d'éradiquer l'influence des FM et des groupes islamistes radicaux a été largement atteint dans des villes comme Benghazi.
- Succès sécuritaire : L'opération Dignité a réussi à chasser les groupes islamistes armés de Benghazi et de Derna, réduisant leur présence territoriale dans l'Est [4].
- Contrôle idéologique : L'alliance avec les salafistes madkhalistes a permis à Haftar d'établir un contre-discours idéologique fort, marginalisant l'islam politique des FM dans sa sphère d'influence [1].
- Échec politique : Cependant, cette approche a exacerbé la division nationale, transformant la lutte contre les FM en un élément central de la guerre civile, empêchant toute solution politique unifiée.
Impact et Efficacité dans l'Ouest (Zone Tripoli) Dans l'Ouest, l'efficacité de la lutte est limitée, car les FM (via le PJC) sont intégrés au paysage politique et sécuritaire.
- Résilience politique : Le PJC a démontré une résilience politique, conservant une influence significative au sein des institutions de Tripoli, malgré les tentatives de marginalisation [8].
- Contre-productivité : La présence de milices madkhalistes à Tripoli (comme la Force spéciale de dissuasion - Rada) montre que la lutte anti-FM peut être menée même dans la capitale, mais elle se traduit souvent par des abus et des atteintes aux libertés, comme la fermeture d'événements culturels, ce qui nuit à la stabilité et à l'image des autorités [1].
Conclusion : Les mesures ont été efficaces pour contenir et réprimer l'influence des FM dans l'Est, mais elles ont été inefficaces pour les éliminer du paysage politique national et ont contribué de manière significative à la prolongation du conflit et à la fragmentation de l'État [4]. L'efficacité est donc locale et sécuritaire, mais l'impact global est celui d'une division nationale renforcée.
Les développements récents (2020-2025) sont principalement caractérisés par la consolidation de la lutte contre les FM par le camp de l'Est et la marginalisation politique relative du PJC au niveau national, malgré sa présence persistante à Tripoli.
- Octobre 2020 : Cessez-le-feu et reconfiguration politique. Le cessez-le-feu permanent met fin à l'offensive de Haftar sur Tripoli, mais la division politique et l'hostilité envers les FM persistent.
- Mars 2021 : Marginalisation dans le nouveau gouvernement. Lors de la formation du Gouvernement d'unité nationale (GNU) dirigé par Abdel Hamid Dbeibah, le PJC (vitrine politique des FM) se retrouve moins représenté que dans les formations précédentes, marquant un recul politique [8].
- 2020-2025 : Poursuite de la lutte par l'Est. Le maréchal Haftar et ses alliés (Émirats arabes unis, Égypte) continuent de considérer les FM comme une menace existentielle. Les Émirats arabes unis, en particulier, jouent un rôle central en fournissant un soutien logistique et militaire à Haftar, motivés par leur hostilité aux FM [6].
- 2024-2025 : Offensive diplomatique de Benghazi. Le camp de l'Est, dirigé par Haftar, multiplie les initiatives diplomatiques pour renforcer sa légitimité internationale. Cette normalisation vise indirectement à isoler le gouvernement de Tripoli, qui a historiquement bénéficié du soutien de factions proches des FM [2].
- 2025 : Tentatives d'interdiction internationale. Bien que non libyennes, les tentatives législatives aux États-Unis (comme le Muslim Brotherhood Terrorist Designation Act of 2025) et les désignations par d'autres pays (Égypte, EAU) maintiennent une pression internationale qui influence le discours anti-FM en Libye, notamment dans la sphère d'influence de Haftar [9].
- 2020-2025 : Rôle accru des Madkhalistes. Les milices salafistes madkhalistes, farouchement anti-FM et alliées à Haftar, continuent de jouer un rôle sécuritaire et idéologique clé dans l'Est et certaines zones de l'Ouest, agissant comme un contrepoids sécuritaire aux groupes proches des FM [1].
- Jeune Afrique. Libye : comment les salafistes madkhalistes s’implantent dans le pays, de Tripoli à Benghazi. (2018). https://www.jeuneafrique.com/605707/politique/libye-comment-les-salafistes-madkhalistes-simplantent-dans-le-pays-de-tripoli-a-benghazi/
- Orient XXI. Libye. L’offensive diplomatique de Benghazi. (2025). https://orientxxi.info/libye-l-offensive-diplomatique-de-benghazi,8223
- Le Monde. La Libye interdit les partis fondés sur la religion. (2012). https://www.lemonde.fr/libye/article/2012/04/24/la-libye-interdit-les-partis-fondes-sur-la-religion_1690707_1496980.html
- Assemblée Nationale (France). Rapport d'information sur la Libye. (2015). https://www2.assemblee-nationale.fr/documents/notice/14/rap-info/i3259/(index)/rapports-information/(archives)/index-information-comper
- IRB-CISR. Réponses aux demandes d'information. (2003). https://www.irb-cisr.gc.ca/fr/renseignements-pays/rdi/Pages/index.aspx?doc=430477
- Classe Internationale. Libye 2025, entre tensions géostratégiques et espoirs. (2025). https://classe-internationale.com/2025/06/15/al-jazeera-2021-21-decembre-libya-electoral-commission-dissolves-poll-committees/
- Challenges. La mouvance islamiste à l'épreuve des urnes en Libye. (2024). https://www.challenges.fr/monde/la-mouvance-islamiste-a-l-epreuve-des-urnes-en-libye_279216
- Jeune Afrique. Libye : Haftar et les Frères musulmans, grands perdants du nouveau gouvernement. (2021). https://www.jeuneafrique.com/1136143/politique/libye-haftar-et-les-freres-musulmans-grands-perdants-du-nouveau-gouvernement/
- Congress.gov. S.2293 - Muslim Brotherhood Terrorist Designation Act of 2025. (2025). https://www.congress.gov/bill/119th-congress/senate-bill/2293/text