Organisation Terroriste

Tunisie

Analyse détaillée des stratégies de lutte contre les Frères Musulmans

Statut Légal

Organisation politique tolérée mais fortement réprimée et ciblée par l'appareil judiciaire et sécuritaire de l'État. Le parti n'est pas formellement classé comme organisation terroriste ou dissous, mais ses activités sont de facto suspendues et ses dirigeants sont poursuivis pour "complot contre la sûreté de l'État".

Contexte Historique
Évolution de la relation entre l'État et les Frères Musulmans

La relation entre l'État tunisien et le mouvement islamiste, incarné par le Mouvement de la Tendance Islamique (MTI) puis Ennahdha, est marquée par des cycles de répression et de légalisation.

1. Période de Clandestinité et de Répression (1981-2011) : Le MTI, fondé en 1981 par Rached Ghannouchi, a été immédiatement confronté à la répression des régimes autoritaires successifs. Sous Habib Bourguiba (1956-1987), les militants ont été emprisonnés et torturés. La répression s'est intensifiée sous Zine el-Abidine Ben Ali (1987-2011), qui a contraint le mouvement à la clandestinité ou à l'exil après l'avoir brièvement toléré. Des milliers de militants ont été emprisonnés, torturés et exclus de la vie publique, créant un profond ressentiment et une base de soutien populaire.

2. L'Ère de la Légalisation et du Pouvoir (2011-2021) : La Révolution de 2011 a permis à Ennahdha de revenir sur la scène politique en tant que parti légal. Il est devenu la principale force politique du pays, remportant les élections de l'Assemblée constituante en 2011 et participant à plusieurs gouvernements de coalition. Cette période a été inédite, marquant l'intégration d'un parti d'inspiration islamiste dans un processus démocratique. Ennahdha a fait des compromis politiques majeurs, notamment en acceptant une constitution civile et en se retirant du gouvernement en 2014 pour permettre la transition démocratique. Cependant, son passage au pouvoir a été critiqué pour sa gestion économique et sa capacité à gouverner, ce qui a érodé son soutien populaire.

3. Le Tournant du 25 Juillet 2021 : La crise politique a atteint son paroxysme le 25 juillet 2021, lorsque le Président Kaïs Saïed a invoqué l'article 80 de la Constitution pour s'arroger les pleins pouvoirs, limoger le chef du gouvernement et suspendre le Parlement, dont Ennahdha était la principale force. Cet événement marque le début d'une nouvelle phase de lutte, non plus contre un mouvement clandestin, mais contre un parti politique légal, désormais considéré par le pouvoir comme la source de tous les maux du pays et un obstacle à la "volonté du peuple". La lutte est devenue une offensive judiciaire et sécuritaire visant à démanteler l'influence politique d'Ennahdha et de ses dirigeants.

Mesures Principales
Stratégies juridiques, sécuritaires et politiques adoptées

La lutte contre le mouvement Ennahdha en Tunisie, particulièrement depuis le coup de force du Président Kaïs Saïed en juillet 2021, s'est articulée autour d'une stratégie multidimensionnelle combinant des actions juridiques, sécuritaires et politiques visant à neutraliser l'influence de l'islam politique dans le pays.

1. Mesures Juridiques et Législatives : La première mesure fondamentale fut la suspension puis la dissolution du Parlement (Assemblée des Représentants du Peuple) le 25 juillet 2021, où Ennahdha détenait la majorité relative, mettant fin à sa participation institutionnelle. Le régime a ensuite massivement eu recours à l'appareil judiciaire pour cibler les dirigeants d'Ennahdha, non pas en classant le parti comme terroriste, mais en utilisant des accusations de "complot contre la sûreté de l'État" et de "financement étranger illégal". L'Affaire "Instalingo" est emblématique, conduisant à des condamnations extrêmement lourdes (allant jusqu'à 35 ans de prison) contre Rached Ghannouchi (22 ans), l'ancien Premier ministre Hichem Mechichi (35 ans par contumace), et d'autres figures du parti. Ces procès sont largement dénoncés par l'opposition et les ONG comme étant politiques.

2. Actions Sécuritaires et Répression : La mesure la plus visible est l'arrestation et l'incarcération des figures historiques et actuelles du mouvement, dont Rached Ghannouchi en avril 2023, ce qui a "étêté" le parti. Immédiatement après l'arrestation de Ghannouchi, les locaux d'Ennahdha sur l'ensemble du territoire tunisien ont été fermés par les forces de sécurité, interdisant de fait toute activité politique ou réunion. Le Président Saïed a également procédé à des purges systématiques des fonctionnaires et des cadres de l'administration soupçonnés de loyauté envers Ennahdha, notamment dans la justice et la police, visant à démanteler le réseau d'influence du parti. Le mouvement est soumis à une surveillance accrue, et toute tentative de rassemblement est empêchée, paralysant son fonctionnement interne.

3. Stratégies Politiques et Diplomatiques : Kaïs Saïed a mené une campagne politique agressive de délégitimation politique, qualifiant Ennahdha et ses alliés de "traîtres" et de "corrompus", exploitant le mécontentement populaire. La Réforme Constitutionnelle de 2022 a instauré un régime ultra-présidentiel, concentrant le pouvoir et réduisant drastiquement le rôle du Parlement et des partis politiques. Le pouvoir a choisi l'absence de dissolution formelle d'Ennahdha, optant pour une stratégie d'asphyxie légale et sécuritaire, maintenant le parti dans un état de mort clinique politique sans lui accorder le statut de victime d'une interdiction pure et simple.

Impact et Efficacité
Évaluation des résultats et de l'efficacité des mesures

L'impact des mesures de lutte contre Ennahdha, menées principalement par le Président Kaïs Saïed depuis 2021, est double : une neutralisation politique quasi-totale du mouvement et une régression notable de l'État de droit en Tunisie.

Efficacité de la Neutralisation Politique : Les mesures ont été extrêmement efficaces pour éradiquer Ennahdha de la scène politique institutionnelle. Le parti, qui était la principale force au Parlement, est désormais paralysé et "étêté". L'incarcération de la quasi-totalité de ses dirigeants historiques et la fermeture de ses locaux ont rendu impossible toute activité politique organisée. Le recours à la justice, notamment l'utilisation de l'accusation de "complot contre la sûreté de l'État", a permis de contourner une dissolution formelle. En ciblant les cadres et en menant une campagne de délégitimation, Kaïs Saïed a réussi à siphonner une partie de l'électorat du parti, capitalisant sur le mécontentement populaire lié à la mauvaise gestion de la décennie post-révolution.

Impact sur l'État de Droit et la Démocratie : L'efficacité de cette lutte se fait au prix d'une régression illibérale du système politique tunisien. Les procès contre les dirigeants d'Ennahdha et d'autres opposants sont largement considérés par les ONG et les observateurs internationaux comme des procès politiques, entachés par l'absence de preuves solides et le non-respect des procédures. Le verdict "lourd et injuste" (selon le SNJT) contre des journalistes et des opposants dans l'affaire "Instalingo" illustre la mainmise du pouvoir exécutif sur le judiciaire. Sa neutralisation par des moyens non-démocratiques, couplée à la concentration des pouvoirs par Kaïs Saïed (nouvelle Constitution de 2022), a conduit à la fin de l'expérience démocratique tunisienne initiée en 2011. L'impact à long terme pourrait être la radicalisation de certains éléments du mouvement, qui pourrait renaître sous une forme plus clandestine et moins modérée.

Développements Récents
Évolutions et événements majeurs (2020-2025)

La période 2020-2025 est marquée par l'escalade de la crise politique qui a abouti à la neutralisation d'Ennahdha.

  • Octobre 2019 : Élections législatives. Ennahdha reste le premier parti mais avec un score en baisse (environ 20% des voix).
  • 2020-2021 : Période de forte instabilité politique et de tensions croissantes entre le Président Kaïs Saïed et le Parlement dominé par Ennahdha.
  • 25 juillet 2021 : Coup de force de Kaïs Saïed. Le Président s'arroge les pleins pouvoirs, limoge le chef du gouvernement et suspend le Parlement. Ennahdha dénonce un coup d'État.
  • Mars 2022 : Dissolution formelle du Parlement par Kaïs Saïed.
  • Juillet 2022 : Adoption par référendum d'une nouvelle Constitution instaurant un régime ultra-présidentiel.
  • Avril 2023 : Arrestation de Rached Ghannouchi, chef historique d'Ennahdha, pour "complot contre la sûreté de l'État". Les locaux du parti sont fermés.
  • Juillet 2023 : Arrestation de Noureddine Bhiri, ancien ministre de la Justice et dirigeant d'Ennahdha.
  • Septembre 2024 : Les autorités procèdent à l'arrestation de plus d'une centaine de militants et cadres d'Ennahdha.
  • Février 2025 : Condamnation de Rached Ghannouchi à 22 ans de prison dans l'affaire "Instalingo" pour "atteinte à la sûreté de l'État", aux côtés d'autres dirigeants et personnalités.
Sources Principales
Références bibliographiques et sources consultées
  1. Le Monde. En Tunisie, la lente descente aux enfers d’Ennahdha. Publié le 26 avril 2023. [https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/04/26/en-tunisie-la-lente-descente-aux-enfers-d-ennahda_6171129_3212.html]
  2. Le Monde. En Tunisie, lourdes peines de prison contre l’opposant Rached Ghannouchi et des journalistes pour atteinte à « la sûreté de l’Etat ». Publié le 5 février 2025. [https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/02/05/en-tunisie-lourdes-peines-de-prison-contre-le-chef-d-ennahda-et-des-journalistes-pour-atteinte-a-la-surete-de-l-etat_6533225_3212.html]
  3. Jeune Afrique. Tunisie : la traversée du désert d’Ennahdha. Publié le 9 février 2024. [https://www.jeuneafrique.com/1534876/politique/tunisie-la-traversee-du-desert-dennahdha/]
  4. Africanews. Tunisie : Ennahdha condamne le régime "autoritaire" de Kaïs Saïed. Publié le 6 juin 2022. [https://fr.africanews.com/2022/06/06/tunisie-ennahdha-condamne-le-regime-autoritaire-de-kais-saied/]
  5. Anadolu Agency. Tunisie : Aucun fondement juridique à l'emprisonnement des leaders de l'opposition. Publié le 31 juillet 2023. [https://www.aa.com.tr/fr/afrique/tunisie-aucun-fondement-juridique-%C3%A0-lemprisonnement-des-leaders-de-lopposition/2958615]
  6. Wikipédia. Crise politique de 2021-2024 en Tunisie. (Consulté le 27 novembre 2025). [https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_politique_de_2021-2024_en_Tunisie]
  7. AVTTCH. Tunisie : Les autorités arrêtent plus d'une centaine de militants civils et politiques du mouvement Ennahdha. Publié le 16 septembre 2024. [https://avttch.org/tunisie-les-autorites-arretent-plus-dune-centaine-de-militants-civils-et-politiques-du-mouvement-ennahdha/]