Organisation terroriste et interdite. Le gouvernement égyptien a officiellement classé les Frères Musulmans comme organisation terroriste par décret le 25 décembre 2013 [1] [2]. Cette classification a entraîné la dissolution de l'organisation, l'interdiction de toutes ses activités, la confiscation de ses biens et la poursuite de ses membres en vertu des lois antiterroristes [3].
La relation entre l'État égyptien et les Frères Musulmans (FM) est marquée par un cycle historique de confrontation et de répression, entrecoupé de brèves périodes de tolérance ou de participation politique. Fondée en 1928 par Hassan al-Banna à Ismaïlia, la confrérie s'est rapidement imposée comme la plus influente organisation islamiste transnationale [4].
Périodes Clés de la Relation :
- 1928-1954 : Fondation et Premières Confrontations. Après une période de croissance et d'influence sociale, la confrérie est impliquée dans des violences politiques. Elle est dissoute une première fois en 1948 après l'assassinat du Premier ministre Mahmoud an-Nukrashi Pacha. La répression s'intensifie après la Révolution de 1952, notamment sous Gamal Abdel Nasser, qui considère les FM comme une menace existentielle à son régime panarabe et laïc. Une tentative d'assassinat contre Nasser en 1954 conduit à une répression massive, à l'emprisonnement de milliers de membres et à l'exécution de figures comme Sayyid Qutb [5].
- 1970-2011 : Tolérance et Coexistence Sous Sadate et Moubarak. Anouar el-Sadate libère les prisonniers des FM pour contrer l'influence nassérienne et les mouvements de gauche. Sous Hosni Moubarak, les FM maintiennent une présence sociale forte via des œuvres caritatives et parviennent à faire élire des députés indépendants, tolérés par le régime comme une soupape de sécurité et une opposition contrôlée. Cependant, le régime de Moubarak procède régulièrement à des vagues d'arrestations et d'intimidations [6].
- 2011-2013 : Accession au Pouvoir et Chute. La révolution de 2011 permet aux FM de s'engager pleinement dans la politique. Leur parti, le Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), remporte les élections législatives de 2011-2012, et Mohamed Morsi, issu de la confrérie, est élu président en juin 2012. Cette période est marquée par des tensions croissantes avec l'armée, l'appareil judiciaire et l'opposition laïque. Le 3 juillet 2013, Morsi est destitué par un coup d'État militaire dirigé par le général Abdel Fattah al-Sissi, marquant le début de la phase de répression la plus violente de l'histoire de la confrérie [7].
La lutte de l'Égypte contre les Frères Musulmans (FM) depuis 2013 repose sur une stratégie d'élimination totale, combinant des mesures juridiques, sécuritaires et politiques [7].
1. Mesures Juridiques et Législatives :
- Classification Terroriste : Le 25 décembre 2013, le gouvernement égyptien a officiellement classé les Frères Musulmans comme organisation terroriste [1] [2] [3]. Cette décision a été prise après un attentat à la bombe contre un bâtiment de la sécurité au Caire, bien que les FM aient nié toute implication.
- Interdiction et Dissolution : La confrérie a été interdite, et son aile politique, le Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), a été dissoute par décision de justice [8].
- Lois Spécifiques : L'appartenance aux FM est devenue un crime passible de lourdes peines de prison. Les autorités ont utilisé la loi antiterroriste de 1992, puis de nouvelles lois antiterroristes plus strictes, pour justifier les arrestations et les procès de masse [1].
- Confiscation d'Actifs : Une commission gouvernementale a été créée pour confisquer les fonds, les actifs, les entreprises, les écoles, les hôpitaux et les médias affiliés aux FM, dans le but d'assécher le financement de l'organisation et de démanteler son réseau social [8].
2. Actions Sécuritaires et Répression :
- Massacres et Arrestations de Masse : La répression a commencé par le massacre de Rabaa en août 2013, où des milliers de manifestants pro-Morsi ont été tués par les forces de sécurité [7]. Des dizaines de milliers de membres et de sympathisants des FM ont été arrêtés, y compris la quasi-totalité de la direction [12].
- Procès de Masse : Des procès expéditifs et de masse ont été organisés, aboutissant à des centaines de condamnations à mort ou à de très longues peines de prison, souvent pour des accusations de violence ou de terrorisme [12].
- Surveillance et Contrôle : Le régime maintient une surveillance étroite des activités des anciens membres et des sympathisants, y compris sur les réseaux sociaux et dans les milieux universitaires et religieux [9].
3. Stratégies Politiques et Diplomatiques :
- Diabolisation Médiatique : Le régime d'Al-Sissi a mené une campagne médiatique intense pour dépeindre les FM comme des terroristes et des ennemis de l'État, justifiant ainsi la répression auprès de l'opinion publique et de la communauté internationale [10].
- Isolement Régional : L'Égypte a activement encouragé ses alliés régionaux, notamment l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, à classer les FM comme organisation terroriste et à couper leurs liens avec la confrérie, renforçant ainsi l'isolement diplomatique et financier de l'organisation [3].
- Contrôle du Discours Religieux : Le gouvernement a renforcé le contrôle sur les institutions religieuses officielles, comme Al-Azhar, pour promouvoir un discours islamique modéré et loyal à l'État, afin de contrer l'influence idéologique des FM [9].
L'impact des mesures de lutte égyptiennes est considérable sur la structure et l'influence des Frères Musulmans, mais leur efficacité à éradiquer l'idéologie reste sujette à débat [10].
Impact et Résultats Observables :
- Démantèlement Organisationnel : La répression a réussi à démanteler l'appareil organisationnel, financier et politique des FM en Égypte. La confiscation des biens et la fermeture des institutions ont coupé les liens sociaux et économiques qui assuraient l'enracinement de la confrérie [8].
- Fragmentations et Exil : La répression a provoqué des divisions profondes au sein de la confrérie, notamment entre les factions prônant la non-violence et celles appelant à la résistance armée. Une grande partie de la direction et des cadres a été contrainte à l'exil (Turquie, Qatar, Royaume-Uni), ce qui a affaibli la capacité de l'organisation à maintenir une unité stratégique [13].
- Affaiblissement Politique : Les FM ont été totalement exclus du champ politique égyptien. Leur image a été largement diabolisée par la propagande d'État, les présentant comme une menace terroriste, ce qui a réduit leur soutien populaire [10].
Limites et Évaluation Critique :
- Radicalisation Potentielle : La désignation comme organisation terroriste et la répression violente risquent de pousser certains membres, notamment les jeunes, vers des groupes plus radicaux et violents, comme l'a souligné la Brookings Institution [16].
- Persistance Idéologique : L'efficacité des mesures est limitée à la sphère organisationnelle. L'idéologie islamiste, bien que fragmentée, persiste et trouve de nouveaux canaux d'expression, notamment via les plateformes en ligne et les réseaux sociaux, échappant au contrôle de l'État [9].
- Coût Humain et Politique : La stratégie de "tolérance zéro" a un coût humain élevé (des dizaines de milliers de prisonniers politiques) et a renforcé le caractère autoritaire du régime d'Al-Sissi, suscitant des critiques internationales sur les droits de l'homme [12].
En conclusion, si les mesures égyptiennes ont réussi à neutraliser les FM en tant qu'acteur politique et social organisé, elles n'ont pas éteint l'islam politique et ont potentiellement créé un terreau pour des formes d'expression religieuse plus fluides, mais aussi plus difficiles à contrôler [9].
Les développements récents (2020-2025) confirment la stratégie d'élimination totale de la présence organisée des FM et se concentrent sur la fragmentation interne et l'isolement international de la confrérie [10] [11].
- Décembre 2020 : Publication d'un rapport de Jeune Afrique soulignant que les FM sont "plus déconnectés que jamais de la société" égyptienne, en plein déclin et divisés [11].
- 2020-2025 : Poursuite de la Répression Judiciaire et Sécuritaire. Les procès de masse se poursuivent, visant les dirigeants et les membres. Des centaines de condamnations à mort ou à de lourdes peines de prison sont confirmées en appel, souvent basées sur des accusations de terrorisme et de violence [12]. Les autorités maintiennent une surveillance stricte des réseaux sociaux et des activités en ligne, considérés comme le dernier espace d'expression pour les membres en exil [10].
- Janvier 2023 : Divisions Aiguës. L'organisation Orient XXI rapporte que les divisions internes au sein des FM s'approfondissent, principalement entre la "vieille garde" et les jeunes militants, notamment sur la question de la violence et de la stratégie à adopter face au régime [13].
- Mai 2025 : Pression Internationale Accrue. La France et d'autres pays européens intensifient leur surveillance de la mouvance des FM, suite à des rapports officiels, renforçant la pression diplomatique sur les branches internationales de la confrérie [14].
- Novembre 2025 : Tentative de Classification aux États-Unis. Le président Donald Trump signe un décret visant à lancer le processus de désignation de certaines branches des FM comme "organisations terroristes étrangères", un mouvement qui, s'il aboutit, isolerait davantage la confrérie sur la scène mondiale [15].
Ces événements récents montrent que l'Égypte maintient une pression maximale sur les FM, tandis que l'organisation continue de se fragmenter et de perdre de son influence sur le terrain [10].
- Le Monde, Les Frères musulmans déclarés « organisation terroriste » en Égypte, 25 décembre 2013.
- Radio France, Les Frères musulmans déclarés organisation terroriste en Egypte, 25 décembre 2013.
- Le Monde, Les Frères musulmans classés « organisation terroriste » par l'Arabie saoudite, 7 mars 2014.
- Radio France, Le pouvoir égyptien face à la confrérie des Frères musulmans, 17 janvier 2021.
- Wikipedia, Frères musulmans.
- Les Clés du Moyen-Orient, 2011-2020 : du Printemps arabe à l'Automne de la démocratie en Égypte, 9 avril 2020.
- CAREP Paris, L’islam politique en Égypte après 2013 : vers la fin des grands récits, 6 octobre 2025.
- Jeune Afrique, Égypte : les Frères musulmans, une organisation démantelée mais toujours présente, 10 décembre 2018.
- Jeune Afrique, Égypte : « Les Frères musulmans n'ont jamais été aussi déconnectés de la société », 4 décembre 2020.
- The Washington Institute, Egypt’s War on the Muslim Brotherhood, 2020.
- Jeune Afrique, Égypte : les Frères musulmans n'ont jamais été aussi déconnectés de la société, 4 décembre 2020.
- Amnesty International, Égypte. La répression contre les Frères musulmans s'intensifie, 2021.
- Orient XXI, Égypte. Les divisions s'approfondissent parmi les Frères musulmans, 2 janvier 2023.
- Le Figaro, Frères musulmans : Arabie saoudite, Égypte, Russie... Ces pays qui ont d'ores et déjà interdit l'organisation, 24 mai 2025.
- Le Monde, Donald Trump enclenche le processus de désignation de certaines branches des Frères musulmans comme organisations terroristes étrangères, 25 novembre 2025.
- Brookings Institution, Muslim Brotherhood Radicalizes, 2015.